Pinyons & Pines 2026 : Entre course et voyage intérieur
- Sarah Didier
- il y a 7 jours
- 6 min de lecture

Le paradoxe du bikepacking en mode course me fascine et m’intrigue.
Les mots eux-mêmes semblent contradictoires. Le bikepacking évoque le fait de ralentir, de découvrir des lieux, d’emprunter tous les détours, juste pour le plaisir. Une course quant à elle implique l’urgence, la pression, l’idée d’aller plus vite que les autres. Je connais ces deux mondes séparément et m'y retrouve complètement, mais pour ce qui est de les juxtaposer, pas seulement sur le plan stratégique ou logistique, mais aussi sur le plan émotionnel, là je suis encore dans la phase d’apprentissage.
Pour moi, faire la course c’est repousser mes limites, mais c’est aussi exécuter un plan parfait, pour lequel je me suis entraînée avec discipline. L’expérience du trail est moins importante et c’est la performance physique qui prend le dessus. Et puis, sous ses airs de sport individuel, le VTT devient un vrai sport d’équipe le jour de la course, car si tu es seule sur le vélo, autour de toi il y a tout un monde sur lequel t’appuyer : le racing support sur place, les spectateurs et même l’énergie des autres participants.
Le bikepacking, c’est l’inverse. C’est accepter de ralentir, prendre le temps regarder autour de toi pour être pleinement présente, physiquement et mentalement. L’itinéraire et l’environnement jouent un rôle central dans l’expérience, et tout ne peut pas être planifié. Il y a une belle communauté au départ, puis très vite, tu te retrouves seule. Loin de tout. Sans aide. Sans personne pour faire la mécanique ou s’occuper de ton confort. Tu fais face à toi-même.
Ce sont deux expériences totalement différentes, alors comment les faire coexister ?
Combien suis-je prête à sacrifier pour aller plus vite ?
À quel point ai-je juste envie d’apprécier le trail et les paysages ?
Où se situe la frontière entre faire la course et simplement survivre ?
Pinyons and Pines est un itinéraire de VTT d’environ 650 km dans le nord de l’Arizona, au départ et à l’arrivée de Flagstaff. Chaque année, le tracé change et un Grand Départ a lieu en mai, où environ 70 personnes s’élancent ensemble le même jour. Certains viennent pour la course. D’autres veulent découvrir de quoi ils sont capables. Pour beaucoup, simplement franchir la ligne d’arrivée représente un but en soi. Il y a autant d’objectifs et de raisons d’être là que de personnalités. Ce que nous partageons, c’est la soif d’aventure et ce besoin inexplicable de quitter notre zone de confort et de relever un défi difficile, très difficile.
L’édition de cette année m’a fait vivre des montagnes russes émotionnelles dès le début. En réalité, ça a commencé avant même la ligne de départ. Je prends mon casque pour le mettre sur la tête et je réalise que le système d’ajustement est cassé. Bon… il faudra faire avec. Puis mon porte-bagages arrière me fait comprendre que la charge est un peu trop optimiste. Il commence à se tordre et à frotter contre le pneu. En plus de ça, une des gourdes que j’avais rangées à l’avant fuit et trempe ma doudoune. Même pas 80 km et je suis déjà arrêtée sur le bord du chemin, en train de tout réorganiser. S’adapter, résoudre les problèmes et continuer. C’est aussi ça que j’aime dans le bikepacking.
Très tôt, le thème principal de cette aventure s’impose à moi : rien n’est permanent. La douleur est temporaire. Le confort aussi.
Il y a des moments où je me sens tellement bien, tout est fluide, je me fais plaisir en descente comme en montée et chaque paysage de l’Arizona me donne envie de continuer. Puis, moins d’une heure plus tard, la chaleur redevient écrasante, la douleur reprend de plus belle et je me demande ce que je fais là. À certains moments, j’ai carrément envie d’abandonner. Puis ça repart. Tout change tout le temps, rien n’est permanent.
Le manque de sommeil amplifie cette situation. J’avais prévu de dormir environ trois heures par nuit, mais ça ne s’est pas passé comme prévu. Même la veille du départ, j’étais trop stressée pour dormir. La première nuit, je me pose pour bivouaquer. Je mise sur un max de confort, espérant que cela m’aidera à m’endormir : dents brossées, visage nettoyé, t-shirt et sous-vêtements propres. Mais rien n’y fait. Je reste là deux heures, incapable de m’endormir malgré les 18 heures passées sur le vélo. Finalement, je repars.
La deuxième nuit c’est pareil. Après 40 heures sur le vélo et à peine quelques minutes de sommeil, j’espère m’endormir en une seconde. Mais non. Là encore, je passe deux heures allongée, pour vingt minutes de sommeil à tout casser. Je craque. Seule dans la nuit, complètement épuisée, déçue de moi-même et perdue dans ma quête, je n’ai qu’une envie : tout arrêter et disparaître dans un vrai lit. Vers 23h, je décide de quitter l’itinéraire pour une chambre d’hôtel à Prescott, la ville la plus proche. J’y retrouve mon mari, Bertrand, venu en soutien pour “au cas où”. En passant la nuit avec lui et non toute seule, j’enfreins une règle de la course et m’auto-élimine de la compétition. Dommage, car après une vraie nuit de sommeil, une douche, et les encouragements de Bertrand, je me réveille avec l’esprit plus clair et l’envie de repartir. Même si je ne peux plus prétendre à un résultat officiel, il me reste une boucle à boucler et ça vaut la peine d’essayer.
Alors je retourne à l’endroit que j’avais quitté la veille et recommence à pédaler, au moins pour quelques kilomètres. Puis encore quelques-uns, et encore quelques-uns.



Cette nuit-là, au lieu de perdre mon temps à essayer de dormir, je décide de simplement rouler jusqu’à ce que mon corps dise stop. Contre toute attente, cela devient l’un de mes moments préférés de toute l’aventure. D’habitude, je n’aime pas tellement rouler de nuit. Mais cette nuit, c’est différent et je me sens comme en méditation. Le désert est calme. Le ciel plein d’étoiles. Personne autour. Aucune pression. Plus aucune attente. Juste moi, mon vélo, et le trail.
Je roule toute la nuit, jusqu’au lever du soleil.



Après une courte sieste (probablement trop courte !), l’odeur de la ligne d’arrivée devient trop forte et malheureusement, ma tête de mule prend le dessus : finir aujourd’hui. Rien d’autre ne compte. Rentrer à Flagstaff, c’est tout. Dans ma hâte de terminer, je néglige totalement mon alimentation et mon hydratation, déjà compliquées sur ce parcours. Les possibilités de réapprovisionnement sont très limitées, et je réalise que grandir en Suisse ne m’a pas préparée à la nourriture des stations-service américaines. Rien ne me fait envie. Pourtant, les trois premiers jours se passent plutôt bien. À Prescott, on se fait même livrer un délicieux repas aux abords du trail, sur une idée géniale de mon pote Ian. Mais sur la fin, je suis clairement en déficit énergétique. Et mentalement, ça bascule. Les pensées deviennent négatives. Je tourne en boucle. J’avance moins vite. Je me fatigue dans ma tête plus que dans mes jambes. Il reste encore 130 km. Une éternité. Je sais que je fais de mauvais choix, mais c’est trop tard. Je ne suis plus rationnelle et je m’en fiche. J’avance parce que je suis têtue.



Heureusement, Mike, un autre bikepacker, me rattrape à environ 40 km de l’arrivée. Il me sort de ma spirale infernale avec ses histoires et m’emmène avec lui vers l’arrivée grâce à son énergie à laquelle je m’accroche. Nous roulons ensemble jusqu’à l’arrivée, physiquement et mentalement épuisés par tous ces kilomètres et le manque de sommeil, mais tellement fiers de ce que nous venons d’accomplir. Après quatre jours et trois nuits, nous sommes de retour à Flagstaff, là où tout a commencé. La boucle est bouclée. On l’a fait. 650 km parcourus entièrement à la force de nos mollets.
Plus tôt dans la journée, j’ai appelé ma coach Joy alors que je m’enfonçais dans mes pensées négatives. Elle m’a rappelé que parfois, les choses ne se passent pas comme prévu et qu’il faut simplement lâcher prise. Un autre plan est en train de se dessiner, un plan qu’on ne comprendra peut-être que plus tard.
Je n’ai pas encore découvert ce qui se cache derrière cet autre plan, mais je sais qu’elle a raison. Il y a quelque chose de plus important ici qu’un temps ou un résultat. Officiellement, Pinyons and Pines n’est pas une course. En réalité, c’est bien plus que ça. C’est un espace hors du temps, une parenthèse pour les personnes qui, comme moi, aiment les défis un peu fous. Une occasion de se rencontrer, de partager des kilomètres et de vivre un moment qui restera en nous pour toujours. Pour moi, cet événement fait partie de mon parcours personnel. C’est un miroir dont l’honnêteté expose chaque faiblesse, chaque doute, chaque mauvaise habitude, mais aussi chaque force et ce qu’on ne voit pas toujours : la capacité à continuer.
Je ne sais pas encore si je suis vraiment une bikepacking-raceuse. J’ai encore tellement de questions et de choses à apprendre, comme apprécier la nourriture de stations-service, mieux gérer mes émotions et réussir à calmer mon système nerveux pour pouvoir dormir et récupérer.
Mais je sais une chose. Je peux compter sur un corps solide et un mental capable de m'emmener loin, même avec un énorme sac sur le dos. Plus que tout, je sais que j’aime être dans la nature, sur mon vélo pendant des heures. J'aime ces moments où il faut continuer alors qu'une partie de moi préférerait abandonner.
Et comme je suis têtue comme pas possible, peut-être qu’à force d’essayer, un jour je finirai par comprendre comment bikepacking + racing peuvent faire un.

Merci d'avoir pris le temps de lire mon récit. Cheers! (comme on dit ici)

Je suis très fière de toi!! Mais c’est surtout toi-même qui peux et dois être fière de tout ce que tu réussis à accomplir! Fantastique story! Tu devrais être écrivain aussi 😜
Je t’aime 🥰